Dans la panoplie classique du livre de chevet de manipulation des foules que doit avoir tout politicien manipulateur qui se respecte, la stratégie de l’épouvantail tient une place assez importante, car elle démontre une efficacité redoutable sur le terrain. Le propos sera ici de présenter cette stratégie avec une application particulière à la récente visite de Christine Lagarde, directrice du FMI, venue à l’occasion prêcher une parole sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.
Pour définir cette stratégie, nous nous basons sur Paradis sur mesure, un recueil de nouvelles de Bernard Werber, et dont l’une des nouvelles s’intitule justement « La stratégie de l’épouvantail ». Ce passage nous éclaire sur le sujet, en présentant le processus à mettre en place:
« On utilise comme repoussoir un groupe auquel on a envie de dire systématiquement non. Parce que les membres de ce groupe font tout pour être antipathiques. Ils s’assument dans leur noirceur et leur mauvaise foi.
Instinctivement, on vote le contraire de ce que ce groupe d’épouvantail propose. Inconsciemment, nous nous positionnons : « cet argument vient d’eux, alors il doit être rejeté .
Là encore, l’émotionnel nous empêche de raisonner sur des bases objectives. Encore un conditionnement et une paresse d‘esprit qui nous incitent à agir sans analyser la situation. »
Pour que la stratégie soit efficace, il faut bien sûr que l’épouvantail soit assez répulsif pour qu’il provoque chez quiconque un réflexe conditionnel de rejet total, voire de dégoût. Agissant sur la psychologie, ce repoussoir doit être aussi fabriqué dans ce même domaine dont le terrain se trouve être le champ médiatique. Il est donc nécessaire d’avoir une certaine emprise sur le champ médiatique pour que la stratégie soit efficace. Etant donné que cette manipulation ne peut émaner que de groupes conservateurs de l’ancien système, c’est à dire de personnes ayant intérêt à ce que le système subisse le moins de changement possible, la fabrication du repoussoir médiatique ne peut que porter en son sein les gènes de la hantise de ses artisans (par un raisonnement : »ce qui me hante doit forcément hanter le peuple »). Ainsi, il en devient presque naturel que les conservateurs du système fabriquent un repoussoir dont les traits de caractères proviennent directement de leur peur la plus profonde: celle de l’islamisme, impliquant ainsi des forces qui peuvent dépasser les frontières nationales. Afin de parachever l’oeuvre et pour augmenter les chances de rejet, les artisans ne peuvent pas fabriquer un repoussoir efficace qui possède une assise populaire, surtout par voie électorale; voilà pourquoi le repoussoir idéal de ces artisans se révèle être le parti islamiste non légalisé: Hezb Ettahrir. (NB: Il est important de souligner que, vu le domaine d’application de la stratégie – médiatique donc psychologique -, il n’est pas nécessaire que le repoussoir, qui peut très bien agir en toute bonne foi, soit de connivence avec les artisans, nous évitant ainsi de tomber dans thèses difficilement vérifiables.)
C’est donc par la voie de l’incontournable site d’information, Businessnews, que l’information est parvenue le soir même de la venue du FMI. Dans cette brève, nous avons un concentré de ce que doit être la stratégie de l’épouvantail: un savant dosage entre des idées qui font peur, qui provoquent dégoût et rejet« telles que la Charia ou le Califat, et des idées à combattre pour conserver le système telle que le rejet des prêts du FMI (les qualités de ces idées ne doivent être prises en compte que dans le cadre de la perception des artisans de la stratégie). Arrêtons nous un instant tout de même sur la note de l’auteur, assez révélatrice, que nous reproduisons entièrement: « Ndlr : Pour la photo, nous avons publié une, puisée dans la page officielle du parti Ettahrir et que nous avons jugée assez ordinaire, car dans la même page, il y en a d’autres que nous avons préféré ne pas publier parce qu’elles sont trop choquantes par respect pour nos lecteurs.
En effet, sur ces photos, on voit des manifestants brandissant de grands portraits photo-montés de Christine Lagarde où elle a le visage couvert de sang. » Il est assez rare pour le souligner qu’un site tel que Businessnews se justifie (par anticipation?) du fait de ne pas avoir mis de photo de la manifestation en question pour des raisons de sensibilité de l’opinion publique (ce qui nous rappelle une justification similaire à propos de la mort du chef d’Al Qaida de la part d’Obama, dans les circonstances que nous connaissons).
Dans la déclaration finale de Christine Lagarde, et en dehors des sempiternelles flatteries destinées à amadouer les « Maitre Corbeau », une phrase a retenu notre attention:
« Le FMI version 2012 diffère du passé et travaille en étroite collaboration avec les autorités tunisiennes depuis la révolution, par le biais de l’assistance technique et du dialogue de politique générale sur les options envisagées pour faire face au ralentissement actuel de l’économie et élaborer un cadre macroéconomique à moyen terme. »
Il nous a donc semblé important de raviver les mémoires afin de mesurer quel était ce FMI dont Christine Lagarde voudrait tant se débarrasser. Voici un passage du Rapport 2010 des services du FMI sur les consultations du FMI au titre de l’article IV concernant la Tunisie, du temps où le FMI était assez libre de dicter ses exigences sans langue de bois :
« 22. Le régime fiscal pourrait être rendu plus favorable aux entreprises.
Des comparaisons avec les autres économies émergentes indiquent que la pression fiscale sur les entreprises est relativement élevée en Tunisie et qu’il serait également possible d’accroître le rendement des taxes sur la consommation. C’est pourquoi, une réduction de l’impôt sur les bénéfices des entreprises, compensée par un relèvement du taux normal de la TVA ainsi qu’un élargissement de son assiette moyennant l’élimination de certaines exonérations, serait susceptibles de stimuler la croissance. Les services du FMI sont satisfaits du fait que les autorités prévoient de poursuivre la réforme des droits de douane pour les rapprocher des normes internationales, en réduisant davantage les niveaux et le nombre de taux. »
Voici donc en quoi consistait l’aide du FMI, exonérer les entreprises et faire payer les pauvres via la TVA, tout en abaissant les droits de douanes pour inonder le pays de produits de ses actionnaires (les pays puissants). Et ceci, sous couvert de rationalité et, comme le dénonce si bien Pierre Bourdieu, par abus de pouvoir s’armant de raison.
Mais le rôle du FMI est devenu tellement ubuesque qu’il en est venu à demander à l’Europe de le financer pour qu’il puisse ensuite lui reprêter l’argent, mais cette fois ci assorti de ses conditionnalités, se voyant alors refermer la porte au nez. Christine Lagarde ayant ainsi avoué les difficultés du FMI à lever des fonds pour mener à bien sa mission, nous estimons qu’aller réclamer un prêt au FMI, c’est comme aller mendier chez un manchot.
C. B. R.